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  Journalsemilitteraire

Se distraire à en mourir (Neil Postman)

10 Septembre 2013 , Rédigé par Angua

A priori, Se Distraire à en mourir est un vieil essai de 1986 sur la télévision et le monde du spectacle dans lequel nous vivons, démontrant comment, entre les visions d'Orwell et d'Huxley c'est plutôt le second qui avait vu juste. Voilà ce qu'annonce la couverture.

Il s'avère que le sujet est bien plus vaste que cela. La première partie développe des éléments de l'histoire des USA, racontant de quelle manière la lecture et l'écriture se sont diffusées, notamment grâce aux protestants soucieux de donner l'accès à la Bible, et rappelle que la lecture fut en d'autres temps une activité bien différente de ce qu'elle est aujourd'hui, dans ses habitudes comme dans ses sujets.

On y comprend aussi comment des capacités d'attention bien différentes de celles dont nous faisons preuve aujourd'hui étaient courante au XVIIIe et surtout au XIXe siècle. Ecouter un débat politique de plusieurs heures, dans une langue construite, orale mais profondément littéraire, où des idées complexes étaient développées étayées n'avait rien d'extraordinaire. Déjà, à ce stade de ma lecture, je me sentais bien ridicule à me dire qu'au-delà d'une heure et demi d'attention à écouter quelqu'un parler, aussi passionnant le sujet soit-il, je sais que je décroche et fatigue. Et pourtant, je me considère comme patiente, et je n'ai jamais souffert d'un cours magistral.

La démonstration commence ainsi : le monde dans lequel nous vivons nous a fait perdre l'habitude d'une réflexion approfondie et longue. Tout simplement. Non que cela soit devenu impossible. Non, mais inhabituel, non naturel quand depuis des années notre attention est vacillante, zappeuse, conditionnée pour être perpétuellement sollicitée.

Dans les années 80, Postman mettait ceci sur la télévision et ce qu'a entrainé son apparition, rappelant que le média induit notre réception du message. Très tôt, la TV fut un enjeu commercial, celui de garder le spectateur et lui couper toute envie de changer de chaine. C'est là qu'arrive le spectacle, le sensationnel, celui qui montre le monde et ses malheurs sur le même niveau qu'une publicité ou un soap.

Habitués à un déferlement perpétuel, à la brièveté des informations, nous avons perdu la capacité qu'avaient les générations précédentes à prendre le temps de réfléchir longuement.

Une autre idée marquante de cet essai touche à la sélection que nous faisons des informations. Il y a quelques siècles, les informations étaient débattues et utilisées de manière concrètes (pour choisir un candidat lors d'une élection, prendre une décision liée à la vie quotidienne), aujourd'hui, elles amènent à la formation d'opinions personnelles et... et rien. Rien ne change dans nos vies, sinon qu'on peut se réjouir d'avoir un avis. Et, chose que l'auteur ne pouvait prendre en compte à l'époque de l'écriture, on peut même le diffuser largement via les "réseaux sociaux", ce qui fait une bien belle jambe à tout le monde.

Même si la réflexion se centre sur la télévision américaine, plus d'un élément est à rapprocher de nos habitudes hyper-connectées. Je suis née avec la télévision. Je l'ai longtemps considérée comme un outil, un truc qui pouvait abrutir ou enrichir, à la demande.

Et j'ai perdu l'habitude de regarder la télévision (ce qui me vaut, d'ailleurs, une culture cinématographique lamentable), m'asseoir devant m'ennuie, au bout de dix minutes, je vais reprendre mon PC ou me plonger dans un bouquin, pour l'éteindre peu de temps après car je ne la regarderai plus. Pourtant, je me suis sentie très largement concernée par le propos de Postman... l'usage de la TV pour les mordus est celui que je fais d'internet, à quelques différences près. Entre blogs, forums, sites divers et variés, je me gave d'informations et d'opinions une bonne partie de la journée, pour ne lire qu'un article long, un truc de fond avec un peu de contenu que de temps à autre... je n'en suis pas malheureuse pour autant. Mais vraiment, vraiment, ce bouquin a de quoi laisser songeur, surtout lorsqu'il parvient à ses fins : démontrer qu'Huxley avait raison : plus besoin de censure quand les informations vraiment importantes sont noyées dans la quantité... il suffit de penser à l'actualité pour en avoir le vertige. Ou une vague nausée.

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Praline 11/10/2013 00:18

C'est un sujet qui m'intéresse. Je partage cet avis sur notre zapping perpétuel (pas TV non plus mais internet) et notre lassitude devant quelque chose d'un peu plus pêchu.

Cachou 12/09/2013 06:50

Ça a l'air d'être un essai vraiment intéressant et ce que tu dis à la fin de ton billet m'interpelle parce que j'ai souvent pensé la même chose. On nous abreuve tellement d'informations sans les approfondir qu'on y pense et puis on oublie. On est content de s'inquiéter pendant 2 minutes 30 du sort de la Syrie pour se demander après pourquoi diable je ne sais plus quelle célébrité s'est teinte en blonde. On dilue les choses importantes pouvant nous amener à réfléchir par d'autres détails racoleurs et inutiles qui nous font oublier de penser à ces premières. On nous présente comme étant d'importance égale la mort de centaines de personnes dans un pays et le choix du nom du bébé royal dans un autre, le gros titre du second effaçant même jusqu'à la présence du premier. Bref, je sens que je pourrais aimer cet essai si jamais un jour je tombais dessus.

Angua 12/09/2013 18:15

Je crois qu'il n'est plus disponible et je suis tombée dessus par hasard en bibliothèque... mais il en vaut vraiment la peine, même si plusieurs choses propres à la télé sont datées, la réflexion d'ensemble remet les choses en place.