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  Journalsemilitteraire

Le Monde tous droits réservés, Au réveil il était midi (Claude Ecken)

12 Octobre 2012 , Rédigé par Angua Publié dans #Lectures SFF

monde.jpgJ'ai enfin lu Claude Ecken.

Concrètement, j'ai découvert ses nouvelles il y a quelques mois avec Au Réveil il était midi, dont je n'avais pas encore pris le temps de vous parler en détail, mais après avoir lu Le Monde tous droits réservés, je ne peux plus passer à côté d'un billet sur le sujet.

Je commencerai par cette lecture, la plus récente, qui n'a pas volé son GPI, ni les deux Rosny qui récompensent des nouvelles du recueil.

Il nous y parle de nous. De l'homme, de ce que nous faisons du monde, de ce qu'on pourrait en faire, avec un degré de réalisme fascinant. L'argument science-fictif est bien présent à chaque fois, mais fait froid dans le dos par la véracité des situations proposées. La nouvelle éponyme, par exemple, met en place un monde où l'information est copyrightée et devenue marchandise à part entière. Oh, bien sûr, l'exclusivité a une date de péremption et les médias finissent par être plusieurs à diffuser le message... mais quid d'analyse réelle, de regards entrecoupés sur les faits à chaud, lorsqu'ils intéressent le chaland ? D'ailleurs, à l'époque où les groupes de presse laissent parfois songeurs sur leur indépendance, l'info ne commence-t-elle pas parfois à nous sembler douteuse ? Foin d'extrémisme et de théorie du complot ici. Juste une réflexion poussée jusqu'au bout.

L'unique pose la question de l'eugénisme, et, par la même occasion, celle de l'uniformisation. Dans une société où les humains répondent à un cahier des charges lors de leur conception, faire un enfant naturellement tient de l'hérésie. Tout le monde veut se démarquer, en restant frileux sur la démarche, mais celui qui l'est par nature devient le monstre... l'altérité ne s'accepte qu'à certaines conditions dans le procès qui condamne l'insouciance de parents à l'ancienne.

Ces deux textes sont ceux que j'ai trouvé les plus forts, mais, en plus de l'ensemble, j'ai également été marquée par Edgard Lomb, une rétrospective, où un pionner de l'échange de corps intergalactique comprend la souffrance d'être humain, ou encore par Eclats lumineux du disque d'accrétion, nouvelle incroyablement actuelle et engagée, qui pose la question d'une logique sociale absurde et poussée à l'extrême.

 

Cette nouvelle résonne avec Au réveil il était midi, où la SF à proprement parler est discrète, reveil.jpgténue, extrêmement ténue... si subtile qu'elle semble parfois absente, et qu'il faut se raccrocher à ce qui fait la fiction dans chaque récit pour le rendre supportable. Pas, ou très peu, de matière scientifique à l'origine de chaque situation, simplement un travers politique, administratif poussé au bout de sa logique. C'est dur, c'est brutal, ça prend aux tripes, surtout quand les échos sont forts dans le monde réel. Sparadrap et bouts de ficelle, par exemple. Si on vous a déjà raconté, si vous avez déjà vécu, un rendez-vous avec un conseiller Pôlemploi, renvoyé douze fois votre dossier complet remis sept autres en mains propres, vous savez que la réalité n'est pas loin de la fiction. La Morale de l'histoire m'a encore plus interpelée. J'ai été TZR huit ans, et TZR chanceuse. Quand j'expliquais à chaque veille de rentrée, que non, aucune idée d'où je serais le lendemain, que oui, je pouvais être sur plusieurs établissements, que non, jamais je n'avais été formée à une bonne partie de ce que je suis censée enseigner, on ouvrait des yeux effarés autour de moi. Et pourtant. c'est tellement peu de choses dans un système éducatif en déliquescence. Voir débarquer les chiens en quête de drogue, la police dans l'établissement, ce sont des choses qui arrivent. Le pistonnage intensif aussi. Base Elèves. Et les dérives qui vont avec... aussi.

J'évoquerai aussi La Petite fille entre deux mondes, et les centres de détention réservés aux étrangers qui y sont dépeints. Vous savez bien, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, hein ? C'est vrai. Il n'empêche que derrière ladite misère, il y a des hommes et des femmes. Qui ont des enfants. Que j'ai eu face à moi l'année où j'ai enseigné en classe d'accueil. Que je retrouve maintenant que je suis estampillée "ex-prof de CLA" et qu'ils arrivent en "intégration" (joli mot pour dire qu'en un an, hop, la magie opère, tout le monde est parfaitement francophone).

Bref... ce recueil m'a très sérieusement prise aux tripes. Je l'ai détesté, et j'ai adoré le détester : je l'ai détesté parce qu'il montre des choses justes, des dérives qui ne sont pas à exclure, insoutenables pour celles déjà réelles... et par ricochet, j'ai adoré la force magistrale qui se dégage de l'ensemble. Ce recueil est insoutenable, mais salutaire.

 

Une fois n'est pas coutume, pour prolonger cet article, je vous conseille très vivement un lien où écouter Claude Ecken parler de son dernier recueil, accompagné d'Alain Damasio. Tous deux nous parlent d'engagement et d'écriture, et c'est juste passionnant.


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